Iran : le paradoxe d’un conflit sous contrôle apparent ? (Olivier Colsoul)
Malgré le cessez-le-feu d’avril, le conflit au Moyen-Orient se prolonge, avec des impacts sur l’économie mondiale et l’approvisionnement pétrolier. Les marchés financiers restent pourtant étonnamment calmes. Les investisseurs sont-ils lucides ou trop optimistes ?
L’espoir d’un accord persiste, alimenté notamment par les déclarations récentes de Donald Trump évoquant des négociations avancées avec l’Iran. À ce stade, aucune avancée concrète ne s’est toutefois matérialisée, maintenant un climat d’incertitude.
Depuis avril, la situation a peu évolué : le détroit d’Ormuz reste en grande partie bloqué, sous pression sur l’approvisionnement pétrolier. Les marchés tablent néanmoins sur un choc inflationniste temporaire. Reste à savoir si cette hypothèse est justifiée.
Des inquiétudes persistantes sur l’offre mondiale de pétrole
Plus de trois mois après le début du conflit, les perturbations dans le détroit d’Ormuz continuent de peser sur l’approvisionnement. Le déséquilibre entre l’offre et la demande reste toutefois plus limité qu’anticipé, grâce à un surapprovisionnement antérieur et à l’adaptation des marchés.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’offre mondiale s’établit à 95,1 millions de barils par jour, en recul notamment dans les pays du Golfe, partiellement compensé par une offre supplémentaire provenant d’autres régions. La demande devrait diminuer de 2,4 millions de barils par jour au deuxième trimestre 2026, ce qui reste insuffisant pour stabiliser le marché.
Les analystes préviennent que les stocks seront sous pression d’ici l’été, et pourraient atteindre des niveaux critiques d’ici septembre. Même en cas de reprise progressive au second semestre, l’offre pourrait réagir plus lentement que la demande, maintenant des prix élevés.
Vers un ralentissement économique accompagné d’une inflation temporaire
Trois scénarios se dessinent selon l’évolution dans le détroit d’Ormuz : désescalade, statu quo ou aggravation.
- Le scénario le plus probable reste une désescalade progressive avec reprise lente du trafic maritime. Il impliquerait un ralentissement économique accompagné d’une pression inflationniste temporaire.
- Un statu quo prolongerait les perturbations et le choc économique.
- Une aggravation, moins probable, pourrait déclencher une nouvelle crise énergétique avec un risque de stagflation.
Une réouverture reste probable, mais un scénario de crise énergétique globale ne peut être totalement exclu.
Une économie résiliente mais contrastée
Au premier trimestre, l’économie américaine reste solide avec une croissance du PIB de 1,6 %. La consommation progresse modérément, tandis que les investissements des entreprises, notamment dans l’IA, soutiennent l’activité économique.
En Europe, la situation est plus fragile : la croissance de la zone euro atteint seulement 0,8 %. Certains pays résistent, mais la France stagne et l’Allemagne ralentit sous la pression des prix élevés de l’énergie et de l’incertitude.
La Chine affiche une croissance stable de 5 %, portée par les exportations malgré une demande intérieure plus faible.
Le retour de l’inflation énergétique
La hausse des prix de l’énergie entraîne une remontée de l’inflation : 3,8 % aux États-Unis et 3,0 % dans la zone euro. L’inflation sous-jacente reste contrastée : en léger recul en Europe mais plus persistante aux États-Unis.
Les coûts énergétiques pèsent sur la consommation et les prix, notamment pour l’alimentation et les biens transformés. Le risque de spirale salaires-prix reste limité grâce à un marché du travail moins dynamique.
Les anticipations d’inflation se situent entre 3 % et 4 %, nettement en dessous des niveaux de 2022.
Des banques centrales sous pression
La crise énergétique renforce les tensions inflationnistes et complique les décisions des banques centrales. La Fed et la BCE maintiennent leurs taux pour l’instant, tout en restant prêtes à agir si l’inflation ou ses anticipations s’aggravent.
Aux États-Unis, la Fed fait face à des divergences internes, alors que les marchés anticipent une possible hausse des taux dans les douze prochains mois. Toutefois, la Fed devrait pouvoir se concentrer sur le marché du travail, justifiant une baisse supplémentaire des taux, mais reportée à 2027.
Dans la zone euro, la BCE adopte une posture prudente. La hausse du pétrole augmente la probabilité d’un relèvement de taux, mais celui-ci pourrait être plus limité que prévu, en raison d’effets de second tour incertains (c’est-à-dire la diffusion de l’inflation due à l’énergie dans d’autres composants, dont les salaires) et d’anticipations d’inflation à long terme bien ancrées. Une hausse en juin ou plus tard reste probable.
Marchés obligataires : des tensions croissantes
Les rendements des obligations d’État progressent sous l’effet de la remontée des anticipations d’inflation. Les taux courts suivent la politique monétaire, tandis que les taux longs augmentent en raison des inquiétudes liées à l’inflation et aux finances publiques.
Malgré cela, les marchés du crédit restent relativement stables grâce à des spreads contenus. Une incertitude prolongée pourrait toutefois entraîner une hausse des primes de risque, surtout pour les maturités longues.
Marchés d’actions : “It’s the earnings, stupid!”
Malgré les tensions géopolitiques et la hausse des prix de l’énergie, les marchés actions résistent, soutenus par des résultats solides des entreprises, surtout aux États-Unis.
Les valeurs technologiques tirent la croissance, avec une hausse de 27 % des bénéfices par action du S&P 500. En Europe, la progression est plus modérée (+9 %) mais dépasse les attentes.
Les marchés émergents bénéficient également de cette dynamique. Les perspectives de bénéfices continuent de soutenir les actions.
Maintenir une allocation d'actifs cohérente
Le contexte géopolitique et énergétique reste une source de volatilité importante. Les investisseurs anticipent néanmoins une stabilisation et une réouverture du détroit d’Ormuz.
Une stratégie diversifiée reste essentielle. Les obligations offrent à nouveau des rendements attractifs, tandis que les actions restent soutenues par des fondamentaux solides. Une allocation équilibrée à long terme demeure recommandée.
Olivier Colsoul
Senior Strategist Investment Office AG Insurance
Laurence Gijs
